
Cher Henri de Saint-Rémy,
je me rends compte qu'après tant d'épisodes passionnants (pour ne pas dire haletants), je n'ai toujours pas livré le secret de ma quête du village de Pigi et de sa source.
Tout est pourtant parti d'une visite inopinée, tout près de Platanos d'ailleurs mais au retour, à une église dédiée à Agios Panteleimon, saint chrétien que les provençaux appellent chez nous Sant Pantalí, et qui a donné son nom au joli village de St Pantaléon dans le Luberon, et à un autre plus au nord, à St Pantaléon-les-Vignes, sans compter celui en Corrèze de St Pantaléon-de-Larche (bien sûr !..).
Ce saint homme, pourtant mort en 303, jouit toujours d'une excellente réputation en Grèce, et la tradition byzantine l'honore chaque année le 27 Juillet, mais uniquement dans trois villages de Crète, dont celui de Pigi, lequel s'avérait introuvable sur mes cartes, dans mon guide anagramme de Milan, et surtout sur le Net (Michael et moi avions déjà vérifié le 21 Juin, dans 'Kri-kri et Kallisti')...
C'est alors que je prenais l'apéro du soir sur la place de Myrtia, au cœur du vignoble qui produit le Boutari et son désormais célèbre Blanc Kallisti, que j'ai fini par trouver où se cachait ce village de la Source.
A ce propos, je parie que tu n'as jamais essayé l'alliance "vin rouge et rondelles de concombre salées", et ben tu devrais tenter à l'occasion (sur le zinc de ta cave, pas dans la cuve, espèce de ouf !).
Seul client de l'établissement en cette heure pourtant vespérale, je transfère les photos de mon appareil sur mon PC de poche pour les visionner plus à l'aise, quand Vangelis - le patron des lieux - me demande si je souhaite rester dîner, car il cuisine lui-même des plats à base de produits frais et fermiers, 'organic' en plus.
Je lui demande d'en citer quelques exemples pour ma gouverne, et je l'arrête net quand il prononce "Omelette à la Feta"...
Cette évocation de l'Omelette au Brocciu maternelle a la puissance de la madeleine proustienne, inutile de résister plus longtemps, quitte à demander à Vangelis s'il peut rajouter un peu de menthe fraiche dans la préparation:
- OK pourquoi pas, il faut juste me laisser un peu de temps, la cuisine n'est pas prête et je dois la préparer d'abord. 30 mn, c'est bon ?
- S'il y a un supplément de patates sautées avec, c'est OK alors...
- Je dois pouvoir faire ça, mais alors c'est vraiment pas avant 30 mn, OK ?
- OK. Je vois que vous faites aussi Cybercafé avec votre superbe ordinateur ?..
- Oui, vous voulez l'utiliser ?
- Non merci, par contre est-ce que vous auriez aussi la Wi-Fi ici, si ?
- Pardon ?..
- La Wi-Fi, vous en avez ?..
- Vous voulez vous connecter à Internet en Wi-Fi ?!
- Si c'était possible, bien sûr...
- Attendez, je vais vous chercher la 'petite clé' qu'il faut taper avant d'entrer...
- Et c'est combien de l'heure, svp ?
- Ben rien, c'est pour patienter, vous pouvez rester connecté autant que vous voulez...
- Marché conclu !
Vangelis me rapporte une feuille A4 pliée en deux, qui a l'air d'avoir beaucoup servie. Y figurent allègrement tous ses identifiants et mots de passe persos de sa connexion Internet, de son routeur, plus tous ses paramètres Wi-Fi : tranquille Basile...
Après m'être assuré de la bonne tenue de ma connexion sans fil, je brieffe Vangelis sur les risques qu'il prend à "tout donner" de la sorte, à des inconnus étrangers ET de passage, autant dire des va-nu-pieds comme moi, qui tous n'ont pas la galanterie si française de faire semblant de ne pas loucher sur un décolleté, si profond et affolant soit-il.
Je te passe le repas qui a suivi, un bon moment épicurien, crois-moi c'est tout.
C'est en patientant avant mon omelette-frites, en baguenaudant dans la salle du café-snack-crêperie-restaurant-cybercafé que je découvre des murs couverts de belles photos encadrées ainsi que de peintures religieuses diverses.
Sur l'une des photos figure un arbre monumental, que j'identifie comme un Chêne pluri-centenaire, sans pourtant en voir un seul gland, tellement il est grand et haut !
Quand Vangelis revient de ses fourneaux chargé tel un serveur du CLAM, il me voit en arrêt sur l'image, et me demande si je fais aussi de la photo, par hasard.
Je répond oui, comme un touriste sans plus, de toute façon avec le téléphone qui me sert de chambre noire, je risque pas de concurrencer Doisneau...
Nous revenons sur l'objet de mon admiration, et Vangelis m'explique qu'il a pris la photo au pied d'une vieille basilique byzantine dédiée à Agios Panteleimon, le saint "mégalomartyr".
- A tout hasard, elle se trouve vers où cette basilique ?..
- Je crois que c'est du coté de Kastelli, à Pigi si je me souviens bien...
- Kastelli ? Ah bon ?.. D'accord...je pouvais toujours chercher vers Kallisti...
- Comment ?..
- Non rien, c'est une longue histoire... (tu confirmes ?)
Sur ce, le téléphone de Vangelis retentit en une marche nuptiale électronique, digne des Pac-Man de notre jeunesse si tu veux. Il répond, échange vivement avec son interlocuteur puis raccroche, l'air anxieux.
Il se met alors à m'expliquer que sa jeune épouse a un problème à cause de sa belle-sœur qui n'a pas rapporté les clés à sa mère pour qu'elle puisse prendre la voiture dont elle a besoin d'urgence pour aller faire je sais pas quoi...
Bref, il se répand en excuses les plus gênées, pour devoir m'abandonner ainsi sur la terrasse, forcé qu'il est de devoir porter secours à sa dulcinée sans plus tarder.
Il m'encaisse donc, me laisse la Wi-Fi allumée et m'apporte un espresso gratuit et tout frais (donc brûlant), avant de s'échapper en scooter à toute berzingue.
Mon repas solitaire terminé, alors que je dégustais un petit Noir que tu sais, deux jeunes touristes allemands se pointent en terrasse, et devant l'absence de personnel pour les accueillir, ces deux garçons me font l'effet de perdreaux d'élevage égarés dans la nature, si tu vois ce que je veux dire...
Je leur explique la situation en quelques mots, et d'abord incrédules, ils me demandent ensuite si je sais s'il existe un autre cyber-café dans Myrtia, tout en louchant sur mon écran rempli de quelques pages de recherches cartographiques.
Je me félicite alors d'avoir soigneusement replié en deux la feuille A4, sur laquelle ma main est d'ailleurs posée à cet instant précis.
Fraternellement, j'indique à mes cousins germains une pancarte placée plus loin au bout de la rue, qui fait la pub pour une sorte de "salle informatique de village", avec des genres de boxes équipés de vieux PC à écrans flous :
l'amitié franco-germanique est à ce prix, qu'est-ce que tu veux...et l'Allemagne compte trop de bons hackers, comme ceux du célèbre K.K.K., alias le KHAOS Komputer Klub.
Kristoff von der Estake.
P.S. : C'est seulement le lendemain que j'ai pu reprendre le chemin de Pigi, que je n'ai d'ailleurs jamais atteint ni même vu mais juste aperçu, tel l'Arlésienne du Crieur comme tu verras.
© Christophe ANTÉ 2009
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire
Merci de modérer vous-même vos commentaires (pas que ça à faire, non plus... ;-) :