Mon cher Henri,j'espère qu'avec mon dernier billet, j'ai pu te dissuader de commander le BlaqueBéri que tu voulais t'offrir hier encore.
Pense aux redoutables vignerons-businessmen de Californie, d'Afrique du Sud et d'Australie : ils te feront pas de cadeaux non plus, s'ils réussissent à mettre la main sur les secrets de ton Sans Soufre Ajouté !..
Ce danger écarté, nous allons pouvoir reprendre la suite (et fin, promis) de cette quête du village de Pigi et de sa source introuvable...
Comme nous l'avons vu le 2 Juillet, grâce à Vangelis le cuistot de Myrtia, j'avais pu retrouver la piste de cette source cachée.
J'ai depuis compris pourquoi même un guide de montagne crétois aguerri comme Michael ne pouvait pas trouver où se nichait ce village, mentionné comme un des trois sites célébrant la Saint Pantéleimon chaque 27 Juillet.
C'est en fait assez courant mais déroutant pour un étranger de passage comme moi, les toponymes crétois ont la particularité d'une part, d'avoir une graphie ou une orthographe changeante en fonction des cartes, des ouvrages ou des sites Web consultés, et d'autre part d'avoir souvent été rebaptisés en fonction des occupants qui se sont succédés au cours de la longue histoire de cette île convoitée :
Minoens, Doriens, Grecs, Turcs, Vénitiens ou Nazis...
A ce propos d'ailleurs, savais-tu qu'Hitler, dans ses délires de Reich millénaire, avait décidé une fois pour toute que la Crète serait "le Jardin de l'Europe", au sens agricole du terme ?
Viens visiter la plaine centrale de Massara que domine le palais de Phaistos (et où se trouve Zaros d'ailleurs : tu sais, le village où le cuisinier Minas fait son huile ?) et tu comprendras pourquoi...
C'est donc la raison principale (en plus de ma confusion Kallisti-Kastelli) pour laquelle nous séchions tous sur cette géolocalisation impossible, et qu'un parfum de mystère s'était mis à flotter autour de cette partie de cache-cache...
En vérité, ce village de 24 habitants de Pigi ne s'appelait pas ainsi avant l'an 1951, mais Bizariano !
Bizarre mais pas vraiment, vu que c'était le nom de la principale famille du village, et je suppose aussi les fondateurs historiques du hameau.
Je ne doute pas non plus que cette famille crétoise soit aussi nombreuse que dans les autres coins du monde où le mode de vie agricole a gardé le sens de paysan et agreste, c'est-à-dire avant sa conversion au mode industriel qui s'est depuis mise à l'œuvre sur tous les continents, avec les résultats que l'on sait...
Mais revenons sur les traces du lapin blanc, ou plutôt du Chêne Blanc aperçu en photo chez Vangelis, et qui m'a enfin conduit, in extremis, au pied de la source et de la basilique recherchées, au dernier jour de ce périple à rebondissements.
C'est donc après avoir passé Kastelli, alors que j'apercevais enfin les toits du village de Pigi-Bizariano, qu'au détour d'un virage un discret panneau indicateur me fit de l'œil :
PARADISE TAVERN -> 800 m, était-il inscrit, sans plus...
Je freine, arrête ma Chevrolet pour faire marche arrière et revenir à l'embranchement vers cette petite route qui monte sur la droite. Bien m'en prend, car un autre panneau, encore plus petit, indique Church of Agios Pandeleimonas gravé dans le bois : Euréka !
J'emprunte donc ce chemin mais sans le rendre, puisqu'il se transforme assez vite en piste de terre pour aboutir dans une clairière occupée par une superbe église byzantine, toute en pierre de taille couleur cuivrée, assortie au toit de tuiles de ses trois nefs.
Je me gare à l'ombre des frondaisons d'une végétation plus que luxuriante, dont la fraicheur est bienvenue à cette heure de la journée, pour un voyageur recuit et asséché par le soleil de ce 1er jour de l'été crétois.
Le temps de faire le tour de l'édifice, je suis apostrophé par un "Hallo !" sonore et collectif, en provenance du creux en contrebas de l'église, qui abrite un curieux estaminet que je n'avais pas deviné, bien caché derrière son rideau végétal...
Je m'approche pour mieux distinguer la source sonore de cet étrange accueil alémanique, et je tombe immédiatement en arrêt sur ce colosse, ce Roi des Arbres et Arbre des Rois, de Zeus, des Druides, des Charpentiers de Marine, des Menuisiers, des Ébénistes, des Poëtes et bien entendu des Vignerons, à qui il fournit les foudres, les barriques, les tonneaux et les bouchons de liège (et les copeaux pour les tricheurs)...
Avec plus de 30 mètres de hauteur, les branches de ce Chêne semblent vouloir grimper jusqu'au ciel, et ne peuvent laisser personne indifférent, tant on est frappé de comprendre pourquoi cette essence-là de bois et pas une autre symbolise autant de choses à la fois :
Force, Puissance, Longévité, Virilité, Pérennité, Majesté, Endurance, Stabilité et Justice (n'en jetez plus !)...
Palmarès enviable tu en conviendras, surtout si comme moi tu n'es pas de bois !..
Au pied de ce colosse, un large escalier descend vers une terrasse ombragée, où les trois hôtes attablés de la Paradise Tavern me font de grands signes de main en guise de bienvenue.
D'humeur joueuse, je leur réponds en descendant les marches :
- Is that really here, the Paradise ?..
Des sourires leur servent de réponse, et la maîtresse de maison vient me serrer la main puis me guide jusqu'à une des trois petites tables de son auberge bucolique.
Une fois les présentations faites, Katerina me propose des rafraichissements, en commençant par énumérer les classiques bières et sodas de la maison, puis devant mon hésitation elle ajoute : Fresh orange juice ?.
Je retiens donc ma question rituelle sur la catholicité du pape, pour répondre :
- Yes, very good !
La perspective d'un jus bien frais réjouit à l'avance mon gosier desséché, et il n'est pas déçu quand Katerina revient avec un grand verre givré accompagné d'une assiette surprise, où elle a déposé une belle tranche de Pastèque fraiche et juteuse...
Je commence donc à comprendre le nom de baptême du lieu, surtout quand après m'avoir confirmé que les Oranges proviennent bien de son jardin, je vois Katerina dire adieu au couple de touristes allemands sur le départ, en étreignant dans ses bras chacun d'eux en une embrassade que je qualifierai de 'chrétienne', vu l'endroit particulier que ce trio familial a choisi pour installer sa demeure...
Après le départ - presque à regret - de ces vacanciers visiblement émus de partir ainsi salués, il ne reste alors plus qu'un dernier couple de touristes à partager avec moi ce coin de paradis agreste.
Une fois la méprise levée sur mon pays d'origine (le Hallo d'accueil s'adressait à un supposé germain), les trois taverniers sont tout heureux de m'apprendre que je peux donc converser avec mes voisins, car ils viennent eux de Belgique !
Le mâle d'outre-Quiévrain douche immédiatement ces efforts diplomatiques, d'un laconique et dominateur :
- No, because we are from the good side of Belgium !
Devant l'incompréhension manifeste de mes hôtes, je leur traduis d'un air entendu :
- He says he can't speak french...
Nous devisons donc entre gens du monde, laissant à leur bière et Coca ces fiers et roses Flamands de souche.
Devant mon intérêt affiché pour la surprenante nature exubérante des lieux, le père propose de me faire le tour du propriétaire, et je découvre à l'arrière un jardin potager et fruitier en terrasses, où il m'annonce une à une toutes les récoltes attendues de ses plantations impeccablement rangées par variétés, toutes plus prometteuses les unes que les autres...
Une grande fierté brillant dans ses yeux bleus, il ajoute alors :
- And everything here is organic, you know !
- Yes sure, what do you need to add anyway, with this soil, this sun and this water you have here
Il me gratifie alors d'un franc sourire de connivence sur son visage buriné, et nous retournons nous assoir sur la terrasse de terre battue, dans la fraicheur que procure l'ombre des Peupliers, des Figuiers, des Bouleaux, et des Cyprès couverts de Lierre grimpant...
C'est vraiment un endroit paisible ici, qui respire le calme et la sérénité, et pas seulement parce qu'il est à l'écart des circuits fréquentés, isolé dans cette verdure généreuse et inattendue*.
S'engage ensuite une conversation décontractée avec les trois membres de la famille, où j'apprends que le fiston Nikolas est un ancien militaire, artilleur en retraite de l'Armée grecque.
Père et Mère sont eux cultivateurs de métier, et aimeraient bien obtenir le droit de détenir les clés de l'église qui domine leur établissement, afin de faire découvrir son intérieur aux visiteurs, lequel recèle parmi les plus vieilles fresques chrétiennes de toute la Crète, avec les trois Hiérarques orthodoxes en majesté (Basile le Grand, Grégoire le Théologien et Jean Bouche d'Or), ainsi que la vie de ces Saints Docteurs illustrée, destinée à l'édification des fidèles, comme une sorte de livre pour illettrés.
Mais illettrés, ces trois paysans reconvertis ne le sont certes pas, comme je le découvre dans la suite de notre échange.
M'ayant informé que l'Europe avait subventionné la restauration de leur vieille église, je leur explique que je trouve ça absolument normal et justifié, étant donné que nous-autres Européens avons quelques reconnaissances de dette envers la Crète :
- invention de l'Écriture européenne, 1000 ans avant l'alphabet grec,
- invention des premières Lois écrites d'Europe, avec le "Code de Gortyna", couvrant un mur de 10 m de long, gravé des règles légales en vigueur (bien avant Sarko 1er, donc),
- invention de la Vinification (j'aurais dû le mettre en tête de liste, non ?),
- exportation de la culture de l'Olivier dans le bassin méditerranéen,
- invention de la Tauromachie, qui a donné autant de Razetteurs à cocardes et de Toreros à véroniques que de Gardians à tridents...
Je vois que cet avis est partagé, par une belle unanimité de hochements de tête approbateurs, car il semble que je n'ai rien oublié...
Le pater familia enchaîne alors en me racontant - non sans fierté et avec moult détails historiques - l'épopée d'Alexandre le Grand, dont les conquêtes 'pacificatrices' ont mené ses armées jusqu'aux Indes, agrandissant son empire en adoptant les coutumes et respectant les religions des royaumes annexés au passage.
Je me permets de donner à mon tour mon interprétation de cette glorieuse légende dorée :
- Je pense que l'histoire écrite par Alexandre rejoint directement le mythe de Dionysos, dont il est dit qu'étant jeune, il partit avec le bruyant cortège de ses fidèles convertir l'Orient jusqu'aux peuples de l'Inde, et même au-delà...
Un silence étonné se fait alors chez mes hôtes, qui se regardent et devisent entre eux en grec, car la mère ne maîtrise pas aussi bien l'anglais que ses mari et fils.
Après m'avoir fait comprendre qu'elle approuve totalement cette vision hellénistique de leur Histoire, elle me demande alors quel peut bien être mon métier ?
Un rien gêné, je réponds que je m'occupe de Computer Security pour une grosse firme européenne, mais qu'en plus je représente mes collègues de travail en tant que "syndicaliste maison"...
D'un large sourire édenté, elle opine du chef en signe d'approbation :
- Yes, yes, very good...
Le fils, lui, cherche à me décomplexer en ajoutant :
- Everyone needs some kind of job to make a living...
Puis le père à son tour, s'enquiert de savoir quel est mon nom.
Je réponds donc en grec : Xristophoros.
Un rien stupéfait, il me fixe un moment puis m'explique :
- Oh yes ? This is also my name, I am Xristophoros too !!!
- Really ? What a coincidence then !
- Yes sure ! And what did make you come here, by the way ?
- I am looking for the spring of Pigi, that I am searching since a few days...
- Oh, but pigi means "spring" in greek, you know ?
- Of course, and do you know where this spring is ?
- Do you want to drink the water of this spring ?
- If I can, I will eventually taste this water, yes...
- OK, then take your glass and go by the little path on the right of the terrace, the spring is at its end, 12 meters ahead, or 42 feet if you prefer...
- Really ?.. Thank you very much Christopher, and can I also fill this bottle to bring some of this water home ?
- Is the Pope a Catholic ?..
Xristophoros of Bizariano.
P.S. : Désolé pour toi Henri, il ne m'en reste plus...
Mais comme je connais le chemin pour y retourner, je t'y accompagnerai quand tu voudras !
* J'apprendrais plus tard que la commune de Pigi compte pas moins de 10 sources différentes sur son seul territoire. On comprend mieux le changement de nom en 51 (dommage pour le Ricard)...
Comme nous l'avons vu le 2 Juillet, grâce à Vangelis le cuistot de Myrtia, j'avais pu retrouver la piste de cette source cachée.
J'ai depuis compris pourquoi même un guide de montagne crétois aguerri comme Michael ne pouvait pas trouver où se nichait ce village, mentionné comme un des trois sites célébrant la Saint Pantéleimon chaque 27 Juillet.
C'est en fait assez courant mais déroutant pour un étranger de passage comme moi, les toponymes crétois ont la particularité d'une part, d'avoir une graphie ou une orthographe changeante en fonction des cartes, des ouvrages ou des sites Web consultés, et d'autre part d'avoir souvent été rebaptisés en fonction des occupants qui se sont succédés au cours de la longue histoire de cette île convoitée :
Minoens, Doriens, Grecs, Turcs, Vénitiens ou Nazis...
A ce propos d'ailleurs, savais-tu qu'Hitler, dans ses délires de Reich millénaire, avait décidé une fois pour toute que la Crète serait "le Jardin de l'Europe", au sens agricole du terme ?
Viens visiter la plaine centrale de Massara que domine le palais de Phaistos (et où se trouve Zaros d'ailleurs : tu sais, le village où le cuisinier Minas fait son huile ?) et tu comprendras pourquoi...
C'est donc la raison principale (en plus de ma confusion Kallisti-Kastelli) pour laquelle nous séchions tous sur cette géolocalisation impossible, et qu'un parfum de mystère s'était mis à flotter autour de cette partie de cache-cache...
En vérité, ce village de 24 habitants de Pigi ne s'appelait pas ainsi avant l'an 1951, mais Bizariano !
Bizarre mais pas vraiment, vu que c'était le nom de la principale famille du village, et je suppose aussi les fondateurs historiques du hameau.
Je ne doute pas non plus que cette famille crétoise soit aussi nombreuse que dans les autres coins du monde où le mode de vie agricole a gardé le sens de paysan et agreste, c'est-à-dire avant sa conversion au mode industriel qui s'est depuis mise à l'œuvre sur tous les continents, avec les résultats que l'on sait...
Mais revenons sur les traces du lapin blanc, ou plutôt du Chêne Blanc aperçu en photo chez Vangelis, et qui m'a enfin conduit, in extremis, au pied de la source et de la basilique recherchées, au dernier jour de ce périple à rebondissements.
C'est donc après avoir passé Kastelli, alors que j'apercevais enfin les toits du village de Pigi-Bizariano, qu'au détour d'un virage un discret panneau indicateur me fit de l'œil :
PARADISE TAVERN -> 800 m, était-il inscrit, sans plus...
Je freine, arrête ma Chevrolet pour faire marche arrière et revenir à l'embranchement vers cette petite route qui monte sur la droite. Bien m'en prend, car un autre panneau, encore plus petit, indique Church of Agios Pandeleimonas gravé dans le bois : Euréka !
J'emprunte donc ce chemin mais sans le rendre, puisqu'il se transforme assez vite en piste de terre pour aboutir dans une clairière occupée par une superbe église byzantine, toute en pierre de taille couleur cuivrée, assortie au toit de tuiles de ses trois nefs.
Je me gare à l'ombre des frondaisons d'une végétation plus que luxuriante, dont la fraicheur est bienvenue à cette heure de la journée, pour un voyageur recuit et asséché par le soleil de ce 1er jour de l'été crétois.
Le temps de faire le tour de l'édifice, je suis apostrophé par un "Hallo !" sonore et collectif, en provenance du creux en contrebas de l'église, qui abrite un curieux estaminet que je n'avais pas deviné, bien caché derrière son rideau végétal...
Je m'approche pour mieux distinguer la source sonore de cet étrange accueil alémanique, et je tombe immédiatement en arrêt sur ce colosse, ce Roi des Arbres et Arbre des Rois, de Zeus, des Druides, des Charpentiers de Marine, des Menuisiers, des Ébénistes, des Poëtes et bien entendu des Vignerons, à qui il fournit les foudres, les barriques, les tonneaux et les bouchons de liège (et les copeaux pour les tricheurs)...
Avec plus de 30 mètres de hauteur, les branches de ce Chêne semblent vouloir grimper jusqu'au ciel, et ne peuvent laisser personne indifférent, tant on est frappé de comprendre pourquoi cette essence-là de bois et pas une autre symbolise autant de choses à la fois :
Force, Puissance, Longévité, Virilité, Pérennité, Majesté, Endurance, Stabilité et Justice (n'en jetez plus !)...
Palmarès enviable tu en conviendras, surtout si comme moi tu n'es pas de bois !..
Au pied de ce colosse, un large escalier descend vers une terrasse ombragée, où les trois hôtes attablés de la Paradise Tavern me font de grands signes de main en guise de bienvenue.
D'humeur joueuse, je leur réponds en descendant les marches :
- Is that really here, the Paradise ?..
Des sourires leur servent de réponse, et la maîtresse de maison vient me serrer la main puis me guide jusqu'à une des trois petites tables de son auberge bucolique.
Une fois les présentations faites, Katerina me propose des rafraichissements, en commençant par énumérer les classiques bières et sodas de la maison, puis devant mon hésitation elle ajoute : Fresh orange juice ?.
Je retiens donc ma question rituelle sur la catholicité du pape, pour répondre :
- Yes, very good !
La perspective d'un jus bien frais réjouit à l'avance mon gosier desséché, et il n'est pas déçu quand Katerina revient avec un grand verre givré accompagné d'une assiette surprise, où elle a déposé une belle tranche de Pastèque fraiche et juteuse...
Je commence donc à comprendre le nom de baptême du lieu, surtout quand après m'avoir confirmé que les Oranges proviennent bien de son jardin, je vois Katerina dire adieu au couple de touristes allemands sur le départ, en étreignant dans ses bras chacun d'eux en une embrassade que je qualifierai de 'chrétienne', vu l'endroit particulier que ce trio familial a choisi pour installer sa demeure...
Après le départ - presque à regret - de ces vacanciers visiblement émus de partir ainsi salués, il ne reste alors plus qu'un dernier couple de touristes à partager avec moi ce coin de paradis agreste.
Une fois la méprise levée sur mon pays d'origine (le Hallo d'accueil s'adressait à un supposé germain), les trois taverniers sont tout heureux de m'apprendre que je peux donc converser avec mes voisins, car ils viennent eux de Belgique !
Le mâle d'outre-Quiévrain douche immédiatement ces efforts diplomatiques, d'un laconique et dominateur :
- No, because we are from the good side of Belgium !
Devant l'incompréhension manifeste de mes hôtes, je leur traduis d'un air entendu :
- He says he can't speak french...
Nous devisons donc entre gens du monde, laissant à leur bière et Coca ces fiers et roses Flamands de souche.
Devant mon intérêt affiché pour la surprenante nature exubérante des lieux, le père propose de me faire le tour du propriétaire, et je découvre à l'arrière un jardin potager et fruitier en terrasses, où il m'annonce une à une toutes les récoltes attendues de ses plantations impeccablement rangées par variétés, toutes plus prometteuses les unes que les autres...
Une grande fierté brillant dans ses yeux bleus, il ajoute alors :
- And everything here is organic, you know !
- Yes sure, what do you need to add anyway, with this soil, this sun and this water you have here
Il me gratifie alors d'un franc sourire de connivence sur son visage buriné, et nous retournons nous assoir sur la terrasse de terre battue, dans la fraicheur que procure l'ombre des Peupliers, des Figuiers, des Bouleaux, et des Cyprès couverts de Lierre grimpant...
C'est vraiment un endroit paisible ici, qui respire le calme et la sérénité, et pas seulement parce qu'il est à l'écart des circuits fréquentés, isolé dans cette verdure généreuse et inattendue*.
S'engage ensuite une conversation décontractée avec les trois membres de la famille, où j'apprends que le fiston Nikolas est un ancien militaire, artilleur en retraite de l'Armée grecque.
Père et Mère sont eux cultivateurs de métier, et aimeraient bien obtenir le droit de détenir les clés de l'église qui domine leur établissement, afin de faire découvrir son intérieur aux visiteurs, lequel recèle parmi les plus vieilles fresques chrétiennes de toute la Crète, avec les trois Hiérarques orthodoxes en majesté (Basile le Grand, Grégoire le Théologien et Jean Bouche d'Or), ainsi que la vie de ces Saints Docteurs illustrée, destinée à l'édification des fidèles, comme une sorte de livre pour illettrés.
Mais illettrés, ces trois paysans reconvertis ne le sont certes pas, comme je le découvre dans la suite de notre échange.
M'ayant informé que l'Europe avait subventionné la restauration de leur vieille église, je leur explique que je trouve ça absolument normal et justifié, étant donné que nous-autres Européens avons quelques reconnaissances de dette envers la Crète :
- invention de l'Écriture européenne, 1000 ans avant l'alphabet grec,
- invention des premières Lois écrites d'Europe, avec le "Code de Gortyna", couvrant un mur de 10 m de long, gravé des règles légales en vigueur (bien avant Sarko 1er, donc),
- invention de la Vinification (j'aurais dû le mettre en tête de liste, non ?),
- exportation de la culture de l'Olivier dans le bassin méditerranéen,
- invention de la Tauromachie, qui a donné autant de Razetteurs à cocardes et de Toreros à véroniques que de Gardians à tridents...
Je vois que cet avis est partagé, par une belle unanimité de hochements de tête approbateurs, car il semble que je n'ai rien oublié...
Le pater familia enchaîne alors en me racontant - non sans fierté et avec moult détails historiques - l'épopée d'Alexandre le Grand, dont les conquêtes 'pacificatrices' ont mené ses armées jusqu'aux Indes, agrandissant son empire en adoptant les coutumes et respectant les religions des royaumes annexés au passage.
Je me permets de donner à mon tour mon interprétation de cette glorieuse légende dorée :
- Je pense que l'histoire écrite par Alexandre rejoint directement le mythe de Dionysos, dont il est dit qu'étant jeune, il partit avec le bruyant cortège de ses fidèles convertir l'Orient jusqu'aux peuples de l'Inde, et même au-delà...
Un silence étonné se fait alors chez mes hôtes, qui se regardent et devisent entre eux en grec, car la mère ne maîtrise pas aussi bien l'anglais que ses mari et fils.
Après m'avoir fait comprendre qu'elle approuve totalement cette vision hellénistique de leur Histoire, elle me demande alors quel peut bien être mon métier ?
Un rien gêné, je réponds que je m'occupe de Computer Security pour une grosse firme européenne, mais qu'en plus je représente mes collègues de travail en tant que "syndicaliste maison"...
D'un large sourire édenté, elle opine du chef en signe d'approbation :
- Yes, yes, very good...
Le fils, lui, cherche à me décomplexer en ajoutant :
- Everyone needs some kind of job to make a living...
Puis le père à son tour, s'enquiert de savoir quel est mon nom.
Je réponds donc en grec : Xristophoros.
Un rien stupéfait, il me fixe un moment puis m'explique :
- Oh yes ? This is also my name, I am Xristophoros too !!!
- Really ? What a coincidence then !
- Yes sure ! And what did make you come here, by the way ?
- I am looking for the spring of Pigi, that I am searching since a few days...
- Oh, but pigi means "spring" in greek, you know ?
- Of course, and do you know where this spring is ?
- Do you want to drink the water of this spring ?
- If I can, I will eventually taste this water, yes...
- OK, then take your glass and go by the little path on the right of the terrace, the spring is at its end, 12 meters ahead, or 42 feet if you prefer...
- Really ?.. Thank you very much Christopher, and can I also fill this bottle to bring some of this water home ?
- Is the Pope a Catholic ?..
Xristophoros of Bizariano.
P.S. : Désolé pour toi Henri, il ne m'en reste plus...
Mais comme je connais le chemin pour y retourner, je t'y accompagnerai quand tu voudras !
* J'apprendrais plus tard que la commune de Pigi compte pas moins de 10 sources différentes sur son seul territoire. On comprend mieux le changement de nom en 51 (dommage pour le Ricard)...
© Christophe ANTÉ 2009
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